# Semaine du 06 avril 2026 *Ces entrées appliquent l’orthographe rectifiée. Adieu les petits accents circonflexes ! Pour recevoir gratuitement ma newsletter qui propose une édition mensuelle de ce Journal, c'est par [ici](https://enzodaumier.substack.com).* ## Mercredi 08 avril Après avoir terminé _La fin de Satan_ de Victor Hugo, et plutôt que d’enchainer avec _La légende des siècles_, que j’avais commencée il y a quelques mois, j’ai décidé de me plonger dans la poésie de Verlaine. Il se trouve que j’ai l’intégrale de ses poèmes en Pléiade. J’ai sauté ses « premiers vers » et j’ai débuté mon exploration avec les _Poèmes saturniens_ (1866) et les _Fêtes galantes_ (1869), que j’ai trouvés de qualité inégale. Le poète se cherche, ce qui est tout à fait normal, mais le résultat n’est pas toujours au rendez-vous. Ce n’est qu’avec le recueil suivant, _La Bonne Chanson_, publié en 1870, que Verlaine semble trouver sa voix. Ces vingt-et-un poèmes témoignent d’un bond qualitatif évident, même aux yeux du néophyte que je suis. C’est d’ailleurs ce que confirme l’éditeur de ce volume, dans les notes et variantes en fin d’ouvrage, où l’on peut lire : « C’est la première œuvre où l’artiste commence de céder le pas à l’homme : après s’être cru parnassien, ou plutôt avoir tenté de l’être, Verlaine s’était découvert musicien ; il était maintenant en pleine possession de sa manière propre, assez, du moins, pour se laisser aller à l’expression d’un sentiment sincère sans devenir poète sentimental. D’où la grâce miraculeuse de _La Bonne Chanson_. » Je poursuis donc avec _Romances sans paroles_, son recueil de 1874 que j’avais lu en Première pour le bac et dont il ne me reste aucun souvenir si ce n’est le fameux : « Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville ; Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ? Ô bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits ! Pour un cœur qui s’ennuie, Ô le chant de la pluie ! Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s’écœure. Quoi ! nulle trahison ?… Ce deuil est sans raison. C’est bien la pire peine De ne savoir pourquoi Sans amour et sans haine Mon cœur a tant de peine ! » Je m’arrêterai si jamais la lassitude me gagne, mais pour le moment, la lecture n’est pas trop désagréable. --- ## Jeudi 09 avril La poésie ne devrait pas être enseignée en classe, car nous la réduisons à une série de figures de style et de termes techniques. Césures à l’hémistiche, enjambements et rejets, mètres et pieds ; des monosyllabes en distiques au sonnet d’alexandrins plan-plans, la lecture se transforme immédiatement en analyse laborieuse. L’enseignement scolaire forme des techniciens et, trop souvent, décourage les lecteurs passionnés. Où est l’émotion ? Où est le plaisir ? La poésie devrait se vivre avant tout. --- ## Vendredi 10 avril « Les plus vils parmi les hommes n’hésitent pas à condamner chez autrui les mêmes vices qu’ils s’autorisent eux-mêmes ; et ils trouvent facilement une subtile différence d’âge, de caractère ou de condition pour justifier cette distinction partiale. » (Edward Gibbon, *Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain*.) --- ## Samedi 11 avril Tout le monde devrait tenir un journal. Pas besoin qu’il soit public. Peut-être même vaudrait-il mieux qu’il ne le soit pas : dès qu’on écrit pour les autres, on s’autocensure, on se présente sous une lumière favorable ou flatteuse, on s’éloigne de la simple vérité d’être au monde. Écrire dans un journal de manière régulière, pour soi seul, c’est donner sens à une vie qui, sans cet acte, en manquerait. Coller des mots sur une réalité incertaine permet au cerveau de l’appréhender, et tout ce qu’il appréhende (correctement ou incorrectement) le rassure. Écrire fait de nous des dieux. Les dieux d’un petit monde — le nôtre — sensé et ordonné. Oui, bien évidemment, c’est une illusion, mais elle est nécessaire afin de lutter contre l’impression désagréable et constante d’être balloté par les évènements arbitraires du quotidien. --- ## Dimanche 12 avril Nous autres, lectrices et écrivains, peinons à imaginer que nos contemporain·es puissent être incapables de comprendre des textes, même courts et simples. Ce n’est pas de l’illettrisme au sens traditionnel (c.-à-d. qui ne sait ni lire ni écrire), mais une forme plus répandue dans nos sociétés alphabétisées : beaucoup de nos contemporains savent déchiffrer les lettres, mais le sens leur demeure obscur. Ils utilisent leur imagination (ce qu’ils veulent que le texte dise) plutôt que leur capacité de compréhension. Sur les réseaux sociaux, on le voit en particulier chez les Américains, qui font des contresens réguliers quand ils citent des tweets or des articles. Ce n’est pas tant qu’ils ne lisent pas ; ils lisent, mais ils lisent mal. L’effet le plus immédiat, en démocratie, c’est qu’un peuple mal éduqué finit par élire un président tout aussi mal éduqué. Le citoyen lambda (pour ne pas dire médiocre) avale une propagande de mauvaise qualité, incapable de repérer les faux raisonnements ou les sophismes. Il vit dans un monde fantasmé, coupé de la réalité, où tout message confirme ses croyances et renforce ses biais cognitifs. Il finit par halluciner, presque autant qu’une IA, en faveur de qui — d’ailleurs — il a abdiqué sa capacité de jugement. --- [[Semaine du 2026-03-30|Semaine précédente]] - [[Semaine du 2026-04-13|Semaine suivante]]