# Semaine du 10 aoĂ»t 2026 *Ces entrĂ©es appliquent l’orthographe rectifiĂ©e. Adieu les petits accents circonflexes ! Pour recevoir gratuitement ma newsletter qui propose une Ă©dition mensuelle de ce Journal, c'est par [ici](https://enzodaumier.substack.com).* ## Lundi 10 aoĂ»t D. est venu passer quelques jours Ă  la maison. Il a pu voir les chats — qui l’ont ignorĂ© comme seuls savent le faire des chats. Nous avons visitĂ© Toulouse (avec S.), nous nous sommes promenĂ©s au lac de Montbel et, ce matin, avons fait le marchĂ© bondĂ© de Mirepoix. Son dĂ©part pour Perpignan, oĂč il va passer le reste de la semaine, a suscitĂ© une certaine tristesse en moi. (Celui qui s’en va part le cƓur lĂ©ger, l’esprit tout entier occupĂ© par son voyage, tandis que celui qui reste derriĂšre doit porter seul cette Ăąpre Ă©motion.) Sa prĂ©sence m’a rappelĂ© Ă  quel point notre relation est naturelle, apaisante car sans tensions inutiles. Il me comprend ; je le comprends. Notre partenariat est toujours aussi fort. J’ignore si je regrette que nous ne soyons plus en couple, mais je regrette, c’est certain, que nous ne vivions plus dans le mĂȘme pays : notre amitiĂ© (ou quel que soit le nom que nous pourrions donner Ă  cette relation) doit maintenant se vivre en ligne, Ă  distance, sans que nous sachions quand nous nous reverrons (peut-ĂȘtre pour les fĂȘtes de NoĂ«l, peut-ĂȘtre l’annĂ©e prochaine). Ici commence un nouveau chapitre de ma vie ; j’aurais aimĂ© que D. y occupe un rĂŽle plus prĂ©pondĂ©rant. --- ## Jeudi 13 aoĂ»t « Sir Terry Pratchett (
) insistait souvent sur le fait que “c’est l’imagination, et non l’intelligence, qui fait de nous des ĂȘtres humains”. On pourrait peut-ĂȘtre objecter qu’il s’agit lĂ  d’une distinction sans diffĂ©rence. Ou peut-ĂȘtre est-ce une maniĂšre de remettre en question notre conception de l’“intelligence” — en suggĂ©rant que l’intelligence _repose_ sur l’imagination, ou que l’intelligence, en tant que fonction supĂ©rieure de l’esprit, est inerte sans la capacitĂ© de fabulation. Ou encore, dans le prolongement de cette derniĂšre rĂ©flexion, c’est l’imagination qui rend la sociĂ©tĂ© humaine possible, Ă©tant donnĂ© que \[les fondations de la civilisation] — le droit, les nations, le contrat social, la monnaie, etc. — sont le fruit d’une crĂ©ation imaginative et existent sous forme de fictions que nous transformons collectivement en rĂ©alitĂ© grĂące Ă  nos croyances. » (Christopher Lockett, [Magic Humanism](https://magichumanism.substack.com/p/hope-and-history-and-a-minor-redistribution) sur Substack) --- ## Vendredi 14 aoĂ»t _Blossoms in Adversity_ (惜花芷, 2024) est un petit bijou. Cette sĂ©rie chinoise, dont j’ai vu plus de la moitiĂ© des Ă©pisodes, raconte l’histoire de la famille Hua. Quand les hommes sont condamnĂ©s Ă  l’exil aprĂšs avoir froissĂ© l’Empereur, les femmes du clan doivent apprendre Ă  vivre seules dans un monde patriarcal qui leur est hostile. Hua Zhi, la petite-fille, souvent critiquĂ©e pour ses intĂ©rĂȘts qui ne siĂ©ent pas Ă  une jeune femme noble, dĂ©montre alors toute sa tĂ©nacitĂ© et sa sagacitĂ©. À travers une sĂ©rie de mĂ©saventures, elle finit par « s’épanouir dans l’adversité » (pour reprendre le titre de la sĂ©rie), aidĂ© en cela par le mystĂ©rieux Gu Yan Xi et sa sƓur Shao Yao. La sĂ©rie mĂȘle intrigues politiques et drame familial et illustre assez bien ce dont parle Gail Carriger dans _The Heroine’s Journey_ : il s’agit ici d’une histoire de groupe, d’amour et d’amitiĂ©, oĂč l’hĂ©roĂŻne doit apprendre Ă  vivre avec les autres et Ă  collaborer. Contrairement Ă  la quĂȘte solitaire du hĂ©ros, qui impose le plus souvent une sĂ©paration jusqu’à la rĂ©solution finale, l’interrelation est ici au centre de l’intrigue : l’hĂ©roĂŻne est plus forte car elle est entourĂ©e par ses amis et sa famille, qu’elle sert et qui la servent. À mesure que je vieillis, je m’aperçois que c’est ce type d’intrigues qui rĂ©sonne le plus fortement en moi. --- ## Samedi 15 aoĂ»t J’ai reçu _Les Amours masculines de nos grands hommes_ de Michel LariviĂšre, publiĂ© en 2014 Ă  La Musardine. Ce bel ouvrage de quatre-cents pages propose « 66 portraits d’homosexuels et bisexuels cĂ©lĂšbres » (un chiffre qui n’est pas loin de sentir bon le souffre). CĂ©lĂšbres, certains le sont pour leur gout pour les garçons : CĂ©sar, Hadrien, Michel Ange, Soliman le Magnifique, Shakespeare, Montaigne, Louis II de BaviĂšre, Wilde, Proust, Gide
 ou mĂȘme Aragon. Puis, il y a ceux qui sont moins connus pour leurs tendres penchants, soit qu’ils les aient eux-mĂȘmes gardĂ©s secrets, ou que leurs contemporains et la postĂ©ritĂ© les aient maintenus sous scellé : Villon, CervantĂšs, Le Caravage, MoliĂšre, Lully, Goethe, Beethoven, Balzac, Andersen, Chopin, Flaubert ou encore Verne. --- ## Dimanche 16 aoĂ»t Se promener dans l’ouvrage de LariviĂšre est un vĂ©ritable plaisir. Je ne dirai jamais assez Ă  quel point il est important, quand on est gay ou bi, de se voir reprĂ©sentĂ© dans l’Histoire. On se sent moins seul ; le passĂ© n’apparait pas aussi dĂ©solĂ©. LariviĂšre, le temps de quelques minutes, ravive en moi certains intĂ©rĂȘts, certaines envies d’écrire ; de vieux projets que j’avais Ă  moitiĂ© oubliĂ©s refont surface. Quand je suis arrivĂ© Ă  Sheffield, il est vrai que je prenais des notes sur Montaigne et Shakespeare pour un projet d’uchronie fantastique. Avant cela, durant mes annĂ©es oxoniennes, en bon Ă©lĂšve de Yourcenar et de Burnett Swann, j’avais le dĂ©sir de revisiter l’histoire d’amour entre Hadrien et AntinoĂŒs. Autant d’idĂ©es abandonnĂ©es dans des carnets de notes, dans des cartons poussiĂ©reux, que je revisiterai peut-ĂȘtre un jour : ce qui n’a pas servi hier pourra servir demain. --- [[Semaine du 2026-08-03|Semaine prĂ©cĂ©dente]] - [[Semaine du 2026-08-17|Semaine suivante]]