J’ai officiellement annoncé à mes proches durant les vacances de Noël que je ne comptais pas rentrer en France à court ou moyen terme. C’était dire officiellement ce que je sentais confusément au fond de moi jusqu’alors : je n’ai pas envie de rentrer, je me sens bien à Londres. J’entends très souvent des amis de France me dire : « J’aime trop ma culture et ma patrie, je ne pourrais pas faire comme toi. Je suis résolument Français. » Ce genre de commentaires ne cesse de me surprendre à chaque fois que je les entends. Je leur aurais certainement donné quelque valeur et les aurais pleinement compris si je les avais entendus avant de venir m’installer à Londres. Après bientôt deux ans de vie sur place, je le dis tout simplement avec la certitude de l’expérience : ces gens se trompent. ## **Quid du patriotisme ?** Je ne me suis jamais senti très patriotique. Ces sentiments de fierté nationale m’ennuient terriblement. J’ai toujours été un garçon ouvert sur l’ailleurs, qu’il soit français ou étranger. Ma curiosité, j’ose l’affirmer, connaît peu de limites et toute nouveauté est bonne à explorer — avec les dérives que cela suppose parfois. Mais là n’est pas le propos. Depuis mon adolescence, passée dans un coin perdu mais très beau du sud de la France, j’ai eu cette soif de découvrir le monde, d’avoir des amis de tous les pays, de vivre des coutumes et des façons de penser différentes. Ma curiosité naturelle se traduit à un autre niveau par le désir de me « mettre en danger », de défier ma pensée et de la forcer au relativisme, parfois le plus extrême. Je déteste avoir l’impression que mon cerveau est statique. J’aime m’imaginer comme un être « en mouvement ». J’ai toujours été convaincu que voir les choses différemment était une source considérable de richesses, que notre vision du monde s’affinait, prenait une profondeur inédite au contact de l’altérité. Si j’examine mes motivations profondes, je crois pouvoir dire que ma recherche intellectuelle depuis maintenant dix ans est de déterminer ce qui ressort, dans notre perception du réel et de l’expérience de vie, de l’ici et du maintenant et ce qui fait la caractéristique de la pensée humaine. Mes études m’ont fait me promener dans le passé, à la découverte d’auteurs et de pensées vieux parfois de plus de deux mille ans. Il semblait logique qu’à un moment ou à un autre je voyage aussi dans l’espace. Le mouvement reste au final le même, à la seule différence que mon corps aussi est embarqué dans ce voyage jusqu’alors réservé à l’esprit. ## **De l’expérience espérée à l’expérience vécue** Partir à l’étranger, c’était partir à l’assaut d’une culture et, surtout, d’une langue que je maîtrisais déjà bien : l’anglais. C’était le moyen d’approfondir mes connaissances, avec l’espoir fou (ô vanité de la jeunesse !) d’acquérir la _fluency_ d’un natif, au point de brouiller les pistes, de ne plus paraître Français. Entendant l’affirmation de mes proches et connaissant mes aspirations, j’en étais venu à penser que cela ne me dérangeait pas vraiment si, vivant hors de France, je n’étais plus Français. Je serais toujours moi et c’était ce qui m’importait. Puis je me suis installé à Londres et j’ai commencé la lente adaptation qui advient à chaque fois que nous déménageons… La familiarisation s’est faite petit à petit entre plaisirs de la découverte et joies de la _daily routine_ (ou la routine quotidienne, pour parler français). Je n’examinerai pas aujourd’hui l’évolution de mon anglais, ni celle de mon français, sujet que je garde pour une autre fois. ## **Se découvrir Français** Comme je le disais plus haut, avant de partir m’installer dans la capitale d’Albion, je ne me suis jamais senti Français. Pour moi, si je l’étais, c’était la seule conséquence de la loterie du Destin, qui m’avait fait naître à la fin du XXe siècle dans un pays appelé France. J’étais attaché à ma langue maternelle et à son patrimoine. Il n’y avait donc aucun attachement particulier à la patrie (sentiment à mes yeux bien désuet, reliquat du XIXe siècle) à une époque où nous sommes tous « citoyens du monde » ou au moins « citoyens de l’Union Européenne ». Je n’avais toutefois pas idée de ce que voulait dire vivre en terre étrangère. En France, j’étais Nicopompus et je pensais que je le resterais en arrivant à Londres… D’une certaine manière, c’est ce qui s’est passé. Aucun grand bouleversement, seulement un léger glissement, un petit ajout : je suis devenu Nicopompus le Français. Ma nationalité s’est mise à me définir aux yeux des gens que je rencontrais dans mes péripéties londoniennes. Sensation étrange pour qui ne se vivait pas particulièrement comme étant Français, c’est-à-dire quelqu’un qui vient de la France — distinction que je fais quand on me dit qu’un Belge ou un Suisse ou un Canadien (mes frères de francophonie) sont des Français. Non, _dear non-French-speakers_, ils parlent français mais ne viennent pas de France. Le terme « _French_ » en anglais qui désigne la langue et la nationalité rend confus certains Londoniens qui croient que le français n’est parlé qu’en France. Vivre à Londres me fait continuellement sentir que je viens de France et je suis un ambassadeur de mon pays et de son patrimoine. Pour la première fois de ma vie, être Français est vécu au quotidien. Pour répondre à ceux qui disent « je suis résolument Français donc je ne me vois pas vivre hors de France », je répondrai que l’on n’est Français que lorsqu’on est en terre étrangère, que lorsque sa nationalité et son origine, n’étant pas partagées par la masse des gens qui nous entourent, devient un marqueur d’altérité, qui nous est rappelé au quotidien. ## **Être partout et nulle part à la fois** Le second sentiment que m’inspire mon expérience à l’étranger est le suivant : même si je suis Français jusqu’au bout des ongles, et que la France demeure ce pays où j’ai passé plus de deux décennies, elle n’est plus ma maison. Voilà bien une étrange sensation que celle de se sentir à la fois Français, de se retrouver à défendre mes concitoyens du continent quand certaines critiques peuvent leur être faites (en cela, j’applique la règle « je peux dire les pires horreurs sur mon pays mais si vous venez à le critiquer, attendez-vous à subir mes foudres ! »), et de ne plus voir la France comme sa maison, cet endroit où l’on est amené à revenir après une longue journée (ou, plus concrètement, une expérience à l’étranger). Mon intérêt dans les affaires de la Métropole se résume à son seul aspect culturel : je me dois de me tenir au courant de cette actualité-là pour voir où se porte l’intérêt public et en parler (ou en faire parler) parfois sur Les Plumes Asthmatiques. Je ne suis plus l’actualité française et il arrive très souvent que ce soit mes amis anglophones qui me parlent de ce qui s’y passe, en me demandant des compléments d’information ou d’analyse que je suis bien en mal de leur fournir de manière précise. ## **Français ? Anglais ? Quelle appartenance ?** La question de l’appartenance est délicate : vivant à Londres, est-ce que je me considère comme Londonien ? Et sinon, à partir de quand vais-je me voir comme faisant partie intégrante de la vie du pays dans lequel je demeure ? Est-ce quand j’aurai fait ma demande de nationalité britannique ? Ou est-ce que jamais cela n’adviendra ? Tout dépend de mes projets de vie, j’imagine, de comment j’envisage mon futur. Mon sentiment d’appartenance sera aussi forgé ou influencé par l’image que les autres (mes amis de Londres, ma famille en France, mes amis d’enfance ou d’université) me renverront de moi… Mais pour le moment, je suis l’Exilé, le Français d’Ailleurs, l’Autre. Je ne suis pas tellement Londonien, je ne suis plus Parisien — si tant est que je l’aie vécu ainsi un jour. Je suis en transit. Je suis en mouvement. Mais puisque je vis à Londres, me direz-vous, c’est cette ville ma nouvelle demeure. En effet, elle l’est, mais elle n’est pas ma « maison » avec tous les sentiments que l’on attache à ce terme. Londres n’est pas devenu un foyer permanent à mes yeux pour le moment. Elle pourrait le devenir ; ou alors, dans quelques mois, ou dans quelques années, le Vent du Nord viendra de nouveau souffler sur le pas de ma porte — m’appelant pour un nouveau départ, « vers l’infini et l’au-delà ». ## **Deux types de Français à Londres** Durant les deux années que j’ai passées à Londres, j’ai rencontré de nombreux compatriotes qui avaient décidé un jour de traverser la Manche pour venir s’installer dans la capitale d’Albion. À mes yeux, on peut dégager de cet immense ensemble (pas moins de 350 000 Français hanteraient les rues de Londres) deux types d’exilés : il y a l’exilé économique et l’exilé culturel. Le premier est venu à Londres chercher un emploi (ou poursuivre des études) et le second est venu par goût de la langue et de la culture britannique. Les deux types peuvent évidemment se confondre, l’un n’excluant pas l’autre — loin de là. J’ai pu remarquer que la personne qui venait à Londres chercher un emploi a très souvent le mal du pays et se met à fréquenter les cercles français/francophones (dans un milieu inconnu, il est humain de se raccrocher au connu). Vivant dans un vase clos où tout le monde est Français et parle le français, l’exilé peine à faire rentrer l’anglais dans sa vie quotidienne qui est, au mieux, une langue professionnelle. J’en connais certains qui peuvent passer des journées entières à Londres sans parler un seul mot d’anglais. _Believe it or not_, ça existe. Celui qui est venu à l’étranger par amour de la culture et de la langue britannique — ou juste de l’anglais mais n’était pas assez courageux pour traverser l’Atlantique et affronter les démarches administratives afférentes — va éviter de se construire un tissu social exclusivement français. Son objectif est de s’immerger dans le pays et donc de parler sa langue, aussi bien qu’il pouvait parler sa langue maternelle, et de comprendre sa culture. Très vite, l’exilé culturel s’aperçoit que si son anglais s’améliore et gagne une _fluency_ appréciable qui lui permet de partager sa pensée clairement et avec précision, sa langue maternelle en prend un coup. ## **Ma culture vs leur culture** C’est inévitable : le cerveau est un organe paresseux et quand vous utilisez l’anglais tous les jours, votre français devient plus vague. Très vite, vous commencez à confondre des expressions, votre langue se mâtine d’anglicismes (_abortion_ remplace avortement, _tube_ désigne le métro — même parisien, le verbe _afforder_ fait son apparition, _assumer_ prend le sens de « partir du principe que », de nombreux substantifs tels les jours de la semaine prennent une majuscule, etc.), soudainement vous parlez un franglais des plus surprenants (voir à ce sujet, [[Le Sens de la langue|« Le sens de la langue »]]). Une fois le problème cerné, un choix s’impose alors à l’exilé culturel : soit il se fond totalement dans le paysage culturel local et considère que sa vie n’est pas _ailleurs_ mais ici, où il a son travail et son couple (avec une personne étrangère avec qui il parle anglais tous les jours), et donc il accepte de « perdre » son français ; soit il considère qu’il doit protéger sa langue maternelle. Je suis dans le dernier cas et je vis depuis deux ans une tension intellectuelle qui est parfois difficile à gérer. Je travaille dans le milieu francophone, non par choix mais par nécessité (ce qui n’exclut évidemment en rien le plaisir que je peux éprouver au quotidien dans mon métier), et je suis l’administrateur des Plumes Asthmatiques. Ma langue d’écriture est le français et c’est aussi mon outil de communication au quotidien. Quand je suis avec mes amis anglophones, mon cerveau peine à s’exprimer, « il » dit que c’est dur. De l’extérieur, ces amis-là m’assurent qu’ils n’ont pas remarqué de différence depuis que je travaille avec des Français (_bless these saints – but seriously who are they kidding?_) : mon anglais serait toujours « aussi bon et fluide »… mais mon cerveau, lui, me dit que ce n’est plus aussi facile et note, véritable inspecteur intransigeant, chaque fois que ma langue trébuche, que ma phrase se fait hésitante et que ma démonstration tourne court faute d’avoir à disposition le vocabulaire nécessaire. Bref, je cohabite avec un véritable dictateur. J’ai la désagréable sensation que d’un point de vue linguistique j’ai perdu au jeu : mon français est moins précis, mon vocabulaire moins riche et je passe parfois des jours à retrouver un mot (je vous laisse imaginer la frustration !) ; mon anglais, quant à lui, ne s’enrichit pas davantage, j’utilise le même vocabulaire et ma pensée est encore française dans sa structure (ce qui fait dire à certains natifs, vils flatteurs, que mon anglais est élégant et très littéraire — oui, bien sûr…). Le problème est identique avec la culture : je me sens Français au quotidien mais en même temps j’ai le désir d’explorer de fond en comble le substrat anglo-saxon. J’ai donc la terrible sensation d’un mélange qui, tel le _melting pot_ américain, est plus un mythe qu’une réalité. Dans mon cerveau, je vis le choc des Titans. Et j’essaye désespérément de trouver un juste milieu entre mon désir vif de parler anglais comme un natif et mon refus catégorique de brader mon français. Jusqu’à présent, je cherche encore.