# In Memoriam (24 août 2012) J’aimerais commencer cette chronique par une note joyeuse et vous dire que je suis retourné cette semaine aux Kew Gardens dont je vous parlais lors de ma précédente [_chronicle_](http://lesplumesasthmatiques.net/fr/david-nash-aux-kew-gardens/). Cette deuxième visite a confirmé les sentiments de la première, que j’avais effectuée avec la plumière Hécate : les Kew Gardens, même sous un ciel rempli de nuages, demeurent un endroit charmant et sont seuls capables de vous faire connaître le bonheur simple d’être entouré par la nature, que vous soyez dans ces belles serres du XIXe siècle (ou celle plus récente inaugurée par Diana, qui fut jadis Princesse de Galles) ou couché dans l’herbe à l’ombre d’un chêne centenaire, ou encore sur un banc, méditant sur le temps qui passe suite à la lecture de la plaque _In memoriam_ qui le décore avec élégance (« _In Memory of XXX, who loved these gardens_ », pour les textes les moins inspirés). Cette semaine est pour moi celle de la mémoire, coïncidant avec la venue dans la capitale d’Albion de mes parents pour quelques jours ensoleillés. Il semble que tout ait été fait pour que le passé se rappelle à moi, qu’il soit le passé que j’ai moi-même vécu ou le passé de l’humanité, qu’il soit fictif ou – malheureusement – bien réel. J’ai ouvert cette semaine, lundi soir, par une visite du cimetière de Chiswick – the _Old Chiswick Cemetery_ – un charmant lieu (si ce genre d’endroit peut être qualifié de « charmant »), non loin des berges paresseuses et gonflées de la Tamise. Mes parents s’occupèrent durant toute la traversée de ce jardin du silence, que j’affectionne tout particulièrement, à compter l’âge des différents résidents, s’alarmant très souvent de leur jeunesse – il ne faudrait pas oublier que l’homme est un être fragile dont la finalité est de mourir, quoiqu’il en dise et quoiqu’il fasse. Ils poursuivirent cette activité le lendemain aux Kew Gardens, s’arrêtant presque à tous les bancs pour lire les plaques commémoratives. Tandis que je me plaignais de la monotonie des messages (« _Who loved these gardens_ » est devenu là-bas un poncif), mes parents comptaient infailliblement le nombre des années et soupiraient encore devant la vie courte de certaines personnes, essayant de deviner leur métier ou comment ils étaient passés de vie à trépas (sans qu’aucun indice ne puisse évidemment les aider dans cette quête). S’il venait à m’arriver quelque chose, j’ai répété à plusieurs reprises que j’aimerais qu’un banc soit dédié à ma mémoire (j’ai même parfois spécifié l’endroit mais je crains que ceux qui m’ont accompagné aient oublié mes préférences)… Comme je n’aime pas laisser mes proches sans indication, voilà le genre de message que j’aimerais voir figurer sur cette plaque dorée : « _In Loving Memory of Nicopompus, [date of birth – date of death], who not only loved these gardens but also wrote about them. Deeply missed by the people he loved_ ». * Le souvenir de « ceux qui vont » (pour reprendre une belle formule de ma tendre Barbara) s’est imposé à moi et ce fut le fil rouge des jours qui viennent de passer. Évidemment, à chaque fois que l’on parle des défunts, de ceux qui ont cessé de nous parler ailleurs que dans notre cœur, j’ai toujours une pensée enlarmée pour mon propre grand-père qui m’a quitté bien trop tôt alors qu’affaibli je n’avais pas encore quitté l’adolescence. Je pense aussi à ces personnes que je n’ai pas connues, qui étaient les grands-parents de mes amis, et qui sont partis récemment, laissant un vide douloureux dans le cœur de ces gens dont l’amitié m’est douce, un départ qui a éteint la belle luminosité de l’été pour ne laisser qu’un courant d’air froid dans la poitrine. C’est très souvent une pensée insupportable tant il semble incroyable que ces grands-pères et ces grands-mères puissent nous quitter un jour, eux qui faisaient partie de notre paysage intime, eux qui structuraient notre monde et dont jamais nous eussions pu penser qu’ils étaient mortels ou que nous leur survivrions. Encore des années plus tard, la douleur est présente, mêlée à ces regrets de ne pas avoir dit ou pas assez « Je t’aime », plus diffuse peut-être mais tout aussi désagréable. Le temps, dit-on, apaise la douleur : est-ce réellement le cas ? Ou nous permet-il seulement de la cerner, une fois que l’incrédulité de la perte s’évanouit devant la froide réalité de l’absence ? * On parle très souvent du devoir de mémoire, comme s’il y avait une obligation à se souvenir de la geste du passé, des actes d’inconnus ou à être fidèle à l’histoire de la nation. Pourquoi devrions-nous nous rappeler ces gens que nous n’avons pas connus et dont les actes et la vie, très souvent, ne nous disent rien ? Je suis farouchement opposé à ce que le devoir de mémoire soit inscrit aux programmes d’histoire des collèges et lycées (mais malheureusement, on se moque bien de mon avis sur la question !). Étudier cette notion est ridicule et on ferait mieux de prendre ce temps pour bien vérifier que les élèves connaissent leur leçon… Si l’on en croit [Wikipédia](http://fr.wikipedia.org/wiki/Devoir_de_m%C3%A9moire), l’Angleterre n’aurait pas de politique semblable sur le sujet. J’aime ce pays. * Peu avant l’arrivée de mes parents, c’était dimanche soir, j’ai regardé un film que proposait BBC iPlayer, adapté du roman éponyme de l’irlandais John Boyne, _The Boy with the Striped Pyjamas_ (_Le Garçon au pyjama rayé_). Ce film, dirigé par le Britannique Mark Herman et produit par David Heyman, lui aussi Britannique, plonge le spectateur dans l’Allemagne nazie de la seconde guerre mondiale. Bruno, huit ans, est le fils de l’officier SS Ralf et, suite à la promotion de son père, voit sa famille quitter Berlin pour vivre aux abords d’un camp de concentration/extermination, dont on devine rapidement que ce pourrait être Auschwitz. S’ennuyant fermement dans cette maison où ne sont présents que des officiers, et contre l’avis de sa mère, il décide d’aller explorer les environs en catimini. Approchant du camp, il fait la rencontre de Schmuel, un garçon de son âge, qui porte un pyjama rayé et qui a un numéro inscrit dessus (signe, selon Bruno, qu’ils savent bien s’amuser dans les camps !). Une étrange amitié se lit alors entre cet enfant juif prisonnier et le petit aryen, qui a quelques difficultés à concilier ce qu’on lui enseigne sur les juifs et l’image qu’il a de son nouvel ami. Je n’aime pas la Seconde Guerre mondiale, peut-être parce que j’ai été abreuvé très jeune aux documentaires que visionnait une mère très intéressée par la période, mais j’ai été très fortement marqué par ce film tragique, que je vous conseille de regarder au plus vite. Je ne dirai rien de plus sur l’intrigue au risque d’en déflorer l’histoire émouvante. Mercredi après-midi, pour faire plaisir à ma mère, nous sommes allés visiter l’_Imperial War Museum_ de Londres. L’IWM dispose de cinq branches, dont trois sont situées dans la capitale. Il a été fondé lors de la Première Guerre mondiale, en 1917, avec pour but de témoigner de l’effort de guerre et des sacrifices de la nation britannique et de son empire. De nos jours, le musée a pour objectif de « permettre aux gens d’avoir une compréhension étayée de la guerre moderne et de ses impacts sur les individus et la société ». Dépendent de l’IWM les _Churchill’s Rooms_, que nous n’avons pas visitées, ouvertes au public en 1984 : ce sont les pièces du QG de Churchill qui avaient été abandonnées en l’état à la fin de la guerre. Le Musée est situé dans le quartier de Lambeth dans le sud-est de Londres. Il s’intéresse aux guerres qu’a mené l’Empire Britannique depuis 1917 jusqu’à nos jours, avec une place très importante pour la WW1, la WW2 et la guerre en Afghanistan, qui est la plus contemporaine de toutes. De nombreuses machines de guerre (sous-marin une place, avions, canons, etc.) d’époque sont exposées, ainsi que des peintures et des photographies. Un film de trente minutes sur les « crimes contre l’humanité » est aussi disponible. Dans les étages, se trouve une exposition interdite, à juste titre, aux enfants : _The Holocaust Exhibition_, qui retrace le projet de purification de l’espèce humaine mis en place par les Nazis. Elle fait évidemment une place importante aux Juifs mais aussi à toutes les autres victimes d’Hitler et de ses subordonnés, à commencer par les milliers d’Allemands tués parce qu’ils étaient différents (homosexuels, communistes, handicapés mentaux ou physiques, etc.). Il y a de nombreux témoignages, des victimes et des bourreaux, de nombreuses photos ou vidéos pour illustrer cette période très sombre de notre histoire. Très souvent, j’ai détourné le regard. L’exposition est longue et j’ai eu très vite la poitrine lourde en lisant les histoires de tel enfant allemand gazé parce qu’il avait des crises d’épilepsie ou de telle jeune femme stérilisée car elle était simple d’esprit et que les médecins pensaient que cette « tare » se transmettrait à l’enfant… Le cœur bondit devant ces photos de petits garçons ou petites filles, nus, en pleurs, prises alors qu’ils étaient dans ces centres médicaux qui devaient s’occuper d’eux ; les larmes viennent aux paupières quand on écoute les témoignages des survivants d’Auschwitz, quand on pense à ce « left/right » qui décidait si vous alliez survivre quelques temps ou mourir, à ces milliers de vieilles voix qui ont témoigné de l’horreur des camps, de la déchirure de voir son petit frère, sa vieille mère ou son père être envoyés « à gauche »… Le malaise se saisit de vous davantage à chaque seconde que vous passez dans l’exposition, très bien documentée, _trop_ documentée sur les horreurs imaginées par l’homme. Il y a cette photo d’un bulldozer qui pousse les cadavres de ceux qui n’ont pas survécu, la vidéo de ce vieil homme qui explique qu’il était dans un tel état d’épuisement qu’il était incapable de manger la nourriture que donnaient les libérateurs américains – ce qui fut sa chance, car ceux qui étaient assez forts pour manger cette bénédiction moururent quelques heures plus tard, incapables de la digérer… Exposition insupportable et pourtant à voir, non parce qu’il y a un « devoir de mémoire » mais parce qu’il y a un « besoin de savoir », un besoin de comprendre pourquoi, comment et pour quoi. Une exposition qui vous ferait presque basculer dans la folie et envisager le suicide tant les douleurs esquissées, photographiées, racontées vous poussent littéralement « hors de vous », dans un monde où la mort apparaît comme une douce offrande. Si vous avez la malchance d’être sensible et d’avoir une imagination fertile, l’exposition vous fera sentir l’horreur jusque dans vos os, vous entendrez les rires gras de ces nazis s’extasiant de ces kilos d’or qu’ils récupéraient sur les cadavres sortant des chambres, vous verrez le crochet s’enfoncer dans les orifices des victimes pour les trainer jusqu’à la fosse commune, vous sentirez sans peine l’odeur de la chaux et celle des cadavres humiliés jusque dans leur mort. J’espère, futurs visiteurs, que vous avez la peau épaisse, l’imagination pauvre et un cœur stable qui ne vous viendra pas au bord des lèvres. Je n’ai pas eu cette chance. * Pour conclure sur cet _In Memoriam_, je voudrais coucher quelques mots au sujet de Diana, la mère de William de Cambridge et Henry (Harry) de Galles, ancienne épouse de Charles, toujours _Prince of Wales_. Quand vous visitez le célèbre magasin de luxe Harrods et que vous descendez, par l’escalier égyptien, au sous-sol, vous tombez sur le mémorial de Lady Diana Spencer et de Dodi Al-Fayed, qui formaient un très beau couple mais dont l’amour s’est terminé tragiquement il y a bientôt 15 ans, le 31 août 1997, dans un tunnel de Paris. Si vous passez devant le mémorial, n’hésitez pas à vous débarrasser de votre menue monnaie dans les bassins qui se trouvent sous les photos. L’argent est reversé à une _charity_ qui s’occupe d’améliorer les conditions d’éducation en Grande-Bretagne. Ce sera là un bel hommage rendu à celle qui supportait de nombreuses causes de par le monde. * Quinze ans déjà. Le temps passe vite et je me rappelle, bonhomme âgé de dix ans, avoir passé la journée devant la télévision à ruminer sur le temps qui fuit et les tragédies de la vie… J’avais dix ans à peine et ce qui n’était plus me manquait déjà. [[_Accueil]] [[_The British Chronicles (2011-2013)]]