# Le sens de la langue (9 décembre 2011)
Lundi dernier, à Hammersmith, j’ai passé deux longues heures à chercher un pantalon noir pour une soirée. Proche de la crise de nerfs, j’aurais tué le premier innocent qui se serait mis en travers de mon chemin… Alors que je fulminais intérieurement contre la Terre entière, je ne pus m’empêcher de constater que mon vocabulaire en matière de vêtements était assez pauvre…
Je dois remercier le système scolaire français de cet état de fait… Je ne me plains pas car mon niveau en anglais est plutôt bon. Quand je suis arrivé à Londres, j’avais passé au mieux un mois dans un pays anglo-saxon durant mon adolescence. Mon anglais était donc… littéralement… scolaire.
En bon élève, mes lectures se faisaient souvent en langue originale et mon goût me poussait à regarder des films en VOSTFr (VO sous-titrée français). L’accent a été ma seule marotte lors de l’apprentissage de la langue : essayer le plus possible d’être le moins français possible… Et je dois avouer que je peux parfois brouiller les pistes sur ce point, à ma grande fierté (vanité quand tu nous tiens…). Les Français de la Métropole, m’entendant parler anglais, ont longtemps cru que j’avais vécu en Angleterre (ce qui est maintenant le cas ; je ne pourrai donc plus, triomphant, les détromper) et les Anglais, à mon arrivée, m’ont félicité pour ma prononciation (limitez votre accent et les gens penseront que vous maîtrisez parfaitement l’anglais même si votre vocabulaire est pauvre)… Flattez ainsi mon Ego et vous obtiendrez presque tout de moi.
J’ai suivi des études littéraires, après un Bac L. Je suis donc parfaitement capable de commenter un texte de Jane Austen ou un extrait de Platon dans la langue d’Albion. Mettez-moi dans un magasin et demandez-moi de décrire ce que je cherche : GAME OVER. Même si j’ai toujours voulu vivre en Grande-Bretagne, ma paresse naturelle a toujours considéré que cela ne servait à rien d’apprendre le vocabulaire de la vie courante, de suppléer à une éducation nationale assez médiocre lorsqu’il s’agit d’enseigner l’anglais (et je n’ai pas à me plaindre dans ce domaine car, dans l’ensemble, j’ai eu d’excellents professeurs). Ma paresse donc, quand je devais apprendre ma liste de verbes irréguliers (je vous sens frémir), se plaignait haut et fort (elle a toujours aimé le _drama_) : « Pourquoi donc apprendre _to sew_ ? A quoi cela va me servir de savoir _coudre_ en anglais ?! ». Cette question, depuis mon arrivée à Londres, je ne me la pose plus. Croyez-moi, le verbe coudre est utilisé bien assez souvent dans la vie courante pour vous ennuyer diablement si vous ignorez comment le dire ! Au passage, pour ceux qui se feraient la réflexion suivante : « Mais je ne me souviens pas de _to sew_ dans la liste de mes VI ! », il est semi-irrégulier : _to sew, sewed, sewn_.
Le vocabulaire, c’est votre kit de survie en terre étrangère. Connaître les règles grammaticales est un plus (c’est ce qui donne une structure correcte sinon élégante à votre message), mais ce n’est pas le plus difficile à mon avis. En réalité, tout mot est bon à savoir… Ça vous évitera par exemple de passer dix minutes, comme moi la dernière fois, à vous demander pourquoi vos camarades de classe ont une envie folle de « _laminate_ », et trouvent cela particulièrement marrant. _To laminate_ veut dire plastifier (ce que mon dictionnaire, soit dit en passant, refuse de reconnaître). Et, je le reconnais, c’est une activité marrante quand vous disposez d’un _laminator_ ! Bon, évidemment, je m’imaginais déjà qu’ils voulaient anéantir le monde entier… (exemple de résultat fâcheux de la « Méthode Nicopompus », brevetée dans le cadre de l’étude du latin, qui consiste à trouver un mot français qui ressemble au mot de la langue concernée — méthode dont le succès a été prouvé SAUF quand, par exemple, vous ne connaissez pas tous les sens du verbe laminer en français !) Il y a du vocabulaire utile et auquel on n’accorde que peu souvent de l’importance : si vous vivez chez les Anglais, connaissez votre vocabulaire médical car sinon tomber malade peut s’avérer… mortel. Et la connaissance du vocabulaire médical doit être associée à celle du vocabulaire des sens et du ressenti. Bref, vous devez être capable de décrire votre état !
Cela fait sept mois, maintenant, que je suis à Londres. Qu’en est-il de ma situation linguistique ? Je n’ai pas eu la sensation de m’améliorer grandement en anglais… J’ai juste constaté avoir perdu de mon français. Le cerveau ne semble pas capable de gérer deux langues courantes. Je parle français tous les jours et pourtant j’émaille ma langue maternelle de mots anglais… Les gens pourraient croire que je me la pète mais (pour une fois) ce n’est pas le cas. J’ai des mots pour lesquels mon cerveau refuse de trouver spontanément l’équivalent français.
SYSTEM ERROR – MOT INTROUVABLE EN FRANÇAIS
Ce sont des mots en général que j’utilise quotidiennement dans l’autre langue. Par exemple, j’emploie _event_ tous les jours si bien qu’il me semble invraisemblable d’utiliser le mot « événement » quand je parle français (ceci dit, _event_ en anglais est sémantiquement plus large que son équivalent français). Par ailleurs, mon cerveau commence à confondre allègrement des expressions, remplace des verbes ou des mots par d’autres… Il se la joue _à l’à peu près_. Et je déteste ça ! Pas plus tard qu’en début de semaine, j’écrivais spontanément dans un courriel : « Je reviens vers vous car la fin de l’année avance ». Imaginez donc la fin de l’année qui avance… Mais pour ma matière grise, _avancer_ et _approcher_, c’est du pareil au même, c’est du kif kif bourricot.
Je ne pense pas tout le temps en anglais… Mes pensées sont largement exprimées dans la langue de Racine. Est-ce que je rêve en anglais ? Je n’en sais rien car je n’en garde aucun souvenir au réveil. Je jure en anglais, toutefois, disant maintenant plus souvent « _Fuck_ » que « _Putain_ » (pas sûr que ça soit une bonne chose !).
Pour m’améliorer en anglais, il faudrait que j’accepte de mettre de côté mon français… Il faudrait que je me plonge corps et âme dans la langue anglaise, que j’en goûte intimement son sens. Malheureusement, une partie de moi refuse et fait de la résistance. Je ne sais pas vraiment pourquoi… Est-ce par peur de perdre mon français, comme j’ai pu le constater chez des personnes qui ne parlent plus leur langue maternelle depuis un certain temps (l’orthographe devient catastrophique, l’oral hésitant, le vocabulaire étique) ? Ou est-ce par refus de penser pauvrement le temps que je gagne en vocabulaire et que ma pensée s’affine et s’enrichisse ?
Je suis certainement plus _fluent_ quand je parle, je m’habitue plus rapidement aux différents accents qui peuplent la Capitale… Les plus durs à comprendre (en dehors de ces fichus américains) sont parfois les natifs des îles britanniques : et vas-y que je mâche mes mots, et vas-y que je parle vite… Il y a des claques qui se perdent, je vous l’dis ! Si en plus, ils ont le mauvais goût d’employer un vocabulaire familier — ç’en est fini, je ne veux plus leur parler.
Après, il y a le temps des découvertes : la crise de nerfs en constatant que les Anglais utilisent très souvent « I learned » au lieu de « I learnt » (je vous en prie, les enfants, n’utilisez pas ça dans vos copies en classe !), l’étonnement quand ils émaillent leurs discours de « like » (c’est la pensée de l’à peu près et de l’incertitude) sans aucune raison apparente, l’incompréhension quand ils utilisent « cheers » à tout moment et pas seulement pour dire merci (car « thanks »/« thank you », c’est pour les étrangers/touristes, c’est bien connu) et l’agacement quand au lieu de vous souhaiter une bonne journée ils vous disent de prendre soin de vous (_take care_) — ne me demandez pas pourquoi ça m’agace, j’aime juste être agacé !
L’avantage de vivre dans le pays est donc de se familiariser à une langue bien vivante, loin des canons scolaires… Ça permet aussi aux plus mauvais d’être rassurés s’ils écrivent un anglais aussi approximatif que celui-ci : « _This is the email from her have a look guys and let me no. i ust sa we go with it. if theres enough in the budget and we can almost defiatley put a cooker in. let me no though guys sorry about this just got email through now.x_ » — les Anglais ne sont pas très bons en orthographe et en syntaxe (deux éléments qui sont loin d’être difficiles dans leur langue !). On constate facilement que la langue de Marlowe est très vivante et évolue très rapidement… Je me souviens encore avec émotion des anecdotes de ma mère, se rappelant l’anglais tel qu’il était enseigné dans les années 70 dans le secondaire : « _I will_ » vous valait la peine de mort et « _can_ » ne se mettait pas à toutes les sauces — « _may_ » avait encore son mot à dire ! Aujourd’hui, certains verbes irréguliers sont en passe de devenir réguliers, « I ain’t » est courant dans certains milieux populaires, le « to » peut sauter dans des expressions comme « to be likely to », etc., etc. Je ne sais si c’est bien ou non. Cela présente en tout cas un avantage pour les Français : avec un système qui enseigne un anglais contemporain ayant 20 ou 40 ans de retard, les élèves attentifs en cours auront un anglais respectueux des règles grammaticales. Ils pourront même se permettre parfois de corriger la langue maternelle de leurs camarades britanniques (ne parlons pas des Américains, car ils ne savent pas écrire) !
Ma relation avec la langue des sœurs Brontë est loin d’être terminée : il me reste encore beaucoup à apprendre. Je dois faire mien le vocabulaire usuel des Anglais (mon anglais n’est pas le leur), comprendre que _ill-at-ease_ n’est que rarement employé et qu’on lui préfère _uncomfortable_ (et même mieux : _uncomfy_ !) ; bref, faire le tri entre les structures et le vocabulaire que j’ai appris dans les livres et ce qui est dit dans les rues… Et enfin, dompter les prépositions, essence même de la langue anglaise, grâce auxquelles tout peut être dit, même l’indicible.
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