# Londres est-elle une ville gay ? (13 juillet 2012)
_2012 est définitivement l’année de Londres : le Queen’s Jubilee, les Jeux Olympiques… mais aussi la World Pride. Toutefois, en temps de crise et de restrictions budgétaires de toute part, nous serions en droit de nous demander, face à ce foisonnement de rencontres et d’événements, si Londres ne serait pas une ville qui a les yeux plus gros que le ventre en matière d’événementiel._
Rien que pour vous, mes chers lecteurs, je suis allé sur le terrain et j’ai testé la World Pride samedi 7 juillet dernier. Inutile de vous dire que ce fut une expérience qui m’a coûté et où ma vertu a couru le danger à chaque instant d’être déflorée… mais j’ai beaucoup à me faire pardonner de vous, à commencer par ma paresse et mes chroniques britanniques qui se sont faites rares dans le coin au mois de juin. Alors je me suis sacrifié !
Invité par un ancien camarade de classe, je dois avouer avoir été rempli de curiosité pour cet événement qui s’annonçait grandiose : il ne s’agissait pas d’une simple gay pride. Non, non. Il s’agissait de la World Pride, cette manifestation, organisée par InterPride, fondée par Paul Stenson, qui est apparue avec le nouveau millénaire pour récompenser la ville de Rome. Puis, en 2006, elle s’est déplacée à Jérusalem, avant d’arriver cette année à Londres et d’atteindre en 2014 Toronto.
L’édition de cette année est la chronique d’un parfait échec. Si j’étais les organisateurs de la World Pride, je pense que je me cacherais actuellement dans une île du Pacifique. Le projet était beau : une grande parade avec de nombreux chars, un énorme concert à Trafalgar Square, le tout agrémenté de fêtes de rues à Golden Square et à Soho. Cependant, neuf jours avant le début des festivités, le cauchemar a commencé… Le 27 juin, une réunion de toutes les agences organisatrices a eu lieu et les organisateurs ont annoncé que toutes les activités étaient annulées ou sérieusement réduites, faute d’avoir pu garantir les fonds pour payer les entrepreneurs. Le _London Evening Standard_ a révélé que quatre entrepreneurs qui avaient travaillé pour la Pride l’année précédente attendaient encore de recevoir 65 000 livres – information démentie par Pride London. Quoiqu’il en soit, les scènes et le spectacle ont été diminués et les licences pour les fêtes de rues dans Soho annulées. Il n’est resté qu’une Pride Walk (avec quelques chars) et un concert à Trafalgar Square. Le 5 juillet, la _Metropolitan Police_ a fait parvenir à tous les bars de Soho une notice régulatrice dans laquelle il était rappelé que Pride London n’avait aucune licence pour des fêtes de rues dans le quartier et qu’en conséquence ils devaient traiter la World Pride « comme un jour normal ». C’est un peu comme demander à un enfant de se comporter normalement un jour de Noël, à la différence, je vous l’accorde, qu’un enfant est rarement à moitié nu lors des festivités de la Nativité.
Peter Tatchell, activiste des droits LGBT, a déclaré pour l’occasion : « Peu importe qui a raison ou tort, cette réduction de la WorldPride est une source d’embarras énorme pour Londres et pour notre communauté LGBT. Nous avions promis à la population LGBT mondiale un événement spectaculaire et fabuleux. Il apparaît maintenant qu’on se rappellera cette World Pride comme semblable à un pétard mouillé. Nous ne laissons pas seulement tomber la population LGBT d’Angleterre, nous trahissons aussi la confiance de la population LGBT internationale. C’est un désastre absolu. »
Beaucoup de gens par ailleurs ont montré du doigt le maire de Londres, Boris Johnson, accusé d’homophobie pour avoir mis des bâtons dans les roues des organisateurs…
Voilà pour l’aspect informatif de l’événement. Passons maintenant à la narration de ma journée !
Nous nous sommes donnés rendez-vous à Charing Cross Station en fin d’après-midi. J’étais personnellement sorti à Leicester Square, qui se trouve sur la Piccadilly Line (la bleue), et j’ai marché jusqu’à l’autre station. J’ai eu le plaisir d’assister à une marche des adorateurs de Krishna – j’ignorais alors qu’il s’agissait là du divertissement le plus marrant qu’il me serait donné de voir de la journée. Après quelques minutes de « Mais où es-tu ? Je te vois pas ! » au téléphone avec mon ancien camarade de classe, nous nous sommes enfin retrouvés devant une pizzeria et nous sommes dirigés vers Trafalgar Square, qui se trouvait au bout de la rue. Les entrées pour le concert étaient déjà fermées et il n’était même pas cinq heures ! Nous sommes donc allés retrouver des amis à lui à Soho, l’occasion pour moi d’observer la foule locale tout en écoutant d’une oreille distraite, et le sourire aux lèvres, les gémissements et les soupirs de mon ami à la vue des beaux éphèbes qui se promenaient autour de nous. Arrivés devant Ku Bar, le bar gay de China Town (juste à côté de Soho), nous avons trouvé ses amis : représentants du gay classique, bras musclés et bronzage artificiel, rehaussé d’un léger fond de teint pour cacher les rides qui apparaissent, insidieuses. Comme ils souhaitaient aller à Trafalgar Square pour voir de loin Deborah Cox et Boy George, nous y sommes revenus… mais l’accès était toujours interdits, donc nous sommes repartis en direction de Soho, toujours accompagnés des gémissements de mes trois compagnons, yeux grand ouverts et langue touchant le sol. Pour moi, il y avait juste trop de gays aux alentours… et trop de couples à mon goût ! (J’ai quelque chose contre les couples ; étant célibataire, ils m’insupportent !).
La conversation s’est portée principalement sur Grindr, l’application gay pour smartphones (une sorte de supermarché à ciel ouvert où vous pouvez rentrer en contact avec les gays qui vous entourent), et de savoir s’il fallait ou non l’ouvrir au risque qu’elle devienne folle, tant il y avait d’intéressés dans les environs… Je ne saurais vous dire si c’était dangereux ou pas car mes camarades en sont seulement restés à la théorie, préférant commander des Pim’s et parcourir Soho en long, en large et en travers à la recherche de toilettes… Moi, pendant ce temps, je les suivais, un peu résigné, observant la faune locale, évitant de me faire bousculer/arroser/tripoter à la dérobée (rayer la mention inutile). Dans Old Compton Street, nous avons assisté à un strip-tease improvisé au balcon d’un pub : un jeune trentenaire, poussé par une femme qui se cachait derrière lui (comme quoi… non seulement obsédée mais encore pleutre), a exhibé sa plastique et des parties de son anatomie. Cela a évidemment créé des embouteillages sur le bitume. Nous avons recroisé cet exhibitionniste du samedi après-midi quelques heures plus tard dans un pub où une dame était en train de lui baisser le pantalon pour saluer le petit oiseau…
Les rues étaient bondées mais l’ambiance calme à mourir. Aucune musique, aucune animation. Juste du bruit et beaucoup de couples, nouveaux ou anciens, s’appliquant à faire des exercices de prévention contre le cancer des amygdales (c’est visiblement une préoccupation de la population LGBT, surtout en lieu public…). Et vas-y que je t’embrasse à gorge déployée, et vas-y que je te violerais presque sur place… Mon puritanisme a été très secoué par l’expérience.
Après avoir mangé dans un restaurant italien du quartier, tout aussi bondé que les rues alentours, j’ai décidé de filer à l’anglaise (ou à la française, comme on dit ici) et de rentrer chez moi, déçu de ne pas avoir rencontré Stephen Fry qui m’avait promis un _hug_ et un _kiss_ si je le croisais dans les rues de Soho.
*
Pour conclure et donner mes sentiments sur cette expérience, je dirais que Londres peut avoir honte d’elle-même. C’était certainement la Pride la plus ratée du siècle, à l’image du ciel londonien : gris, ennuyeux et pluvieux. Il est vrai que tous les yeux sont tournés vers les Jeux Olympiques qui arrivent dans moins d’une vingtaine de jours mais ce n’est pas, je crois, une raison pour brader une manifestation qui, sur le papier du moins, existe pour promouvoir les droits LGBT. Si l’on devait qualifier d’une seule expression l’attitude des autorités britanniques à l’égard de cette World Pride, on dirait que Londres est une ville d’homophobie passive, où rien ne peut être fait pour soutenir ceux qui aiment les gens du même sexe. La réalité est certes différente et il serait malhonnête de ma part de juger l’attitude d’une ville à l’aune d’un seul événement, fût-il aussi raté que celui-là . Car la capitale d’Albion reste une ville où l’on peut se promener main dans la main avec son partenaire sans courir le risque dêtre battu à mort ou poignardé, où il est possible de s’embrasser dans le métro sans que les gens ne vous fuient comme la peste car vous avez une maladie honteuse. Même si le mariage entre personnes de même sexe n’est pas autorisé, le Royaume-Uni offre quand même aux homosexuels une union civile qui accorde les mêmes droits. Il y est aussi possible d’adopter afin de fonder une famille. Deux choses – des détails, me diront certains – qui sont encore interdites dans notre beau pays des droits de l’homme et du citoyen.
Oui, Londres est une ville gay, et Soho en est son centre, et je suis fier d’habiter une cité où chacun est libre d’aimer qui il veut, qu’il soit hétérosexuel, bisexuel ou homosexuel.
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