# Londres et le Soleil Noir (5 juillet 2012) Il y a un an, je suis parti outre-Manche, l’espoir en bandoulière et le soleil au cœur. Il était bon de voyager, il était bon de partir à l’aventure. Tout m’émerveillait, des accents charmants des autochtones aux rives d’une Tamise paresseuse. Le monde m’apparaissait comme un champ de possibles et rien n’avait le goût de l’irréalisable. L’excitation me prenait à la gorge et c’était l’œil brillant que je parcourais la ville en tout sens, ouvrant ma narine aux senteurs exotiques de China Town, remplissant mes poumons du pollen de Hyde Park, foulant d’un pied énergique les galeries du _British Museum_ et usant mes jeans sur les sièges de la _British Library_. Puis il y a eu les longues nuits solitaires, les divers stages, un diplôme et de longs silences… Le ciel, si beau, si bleu, s’est chargé de nuages et la pluie s’est abattue sur ma tête… Il y a eu ces jolis visages, ces peaux tendres auprès desquelles il était doux de se reposer mais aussi ces déceptions amoureuses où le cœur, battant l’amble, est soudain ramené à sa condition de simple organe. Il y a eu un froid Noël et un réveillon de Nouvel An passé sur l’internet, le soupir pour seul compagnon ; il y a eu une Saint Valentin à rêvasser à l’inaccessible (que j’avais presque touché de mes doigts tremblants d’amoureux transi), les larmes aux paupières… Un an est passé, ainsi, entre espoir et désespérance, entre innocence et découverte d’un monde surprenant. Ce ne fut pas une année vide mais une année calme, rythmée par quelques belles rencontres que j’aurais souhaité plus nombreuses. J’ai expérimenté ce phénomène que j’avais déjà connu à Paris : habiter une ville riche en événements et ne pas en profiter… Je ne visite Londres que lorsque des amis sont de passage, le reste du temps, je hante les mêmes endroits : Hammersmith, South Kensington, Piccadilly, Soho, Leicester Square… Voilà mon monde : un bord de Tamise, quelques rues très touristiques, un centre commercial géant, et très souvent, un parc. De la verdure pour peupler ma solitude, pour nourrir mes réflexions sur le temps qui passe, pour offrir un bureau végétal à mes projets en cours. Je n’ai pas envie de retourner en France, au grand malheur de mes amis les plus proches qui me pressent de revenir. Il m’est odieux de penser que je puisse vivre dans un lieu où l’anglais ne serait pas utilisé tout le temps… Mon cerveau est habitué à penser bilingue maintenant et, même si parfois cela donne des pensées confuses débutées dans une langue et terminées dans une autre, j’ai envie que la situation perdure… J’aime cette difficulté quotidienne à faire naître ma pensée dans un écrin étranger. Toutefois, mes envies pourraient se retrouver confrontées au mur de la froide réalité : cela fait des semaines et des mois que je cherche un emploi, en vain. Je sais que cela changera prochainement – très certainement, enfin, j’espère – mais il est dur de supporter l’incertitude sur la longueur. _The road is long and my patience is not._ Et en attendant, c’est l’ennui. Je vais bientôt fêter mon quart de siècle et l’événement appelle au bilan. Pas tellement de l’ensemble de cette période : « Qu’ai-je fait de ma vie ? » est à mon âge idiot (et aussi un peu déprimant quand on y réfléchit, tant tout est _in process_ et encore à faire)… La question se porte davantage sur l’année écoulée et mes projets à venir. Me retourner sur les mois précédents suscite en moi une vague mélancolie depuis un ou deux jours… Est-ce que je regrette ma venue à Londres ? Absolument pas. J’aime le calme de cette ville (en disant ça, je risque de me faire mouvementer par quelques natifs qui trouvent l’endroit insupportable et stressant), son cosmopolitisme et la possibilité d’y faire ce qu’on y veut. Je regrette la difficulté de trouver un premier emploi rémunéré (il paraît qu’ici l’on n’est jamais aussi attirant pour un employeur que lorsqu’on est déjà en poste !), l’impossibilité de faire avancer des amourettes, qui s’échouent sur les draps défaits et s’évanouissent à la lumière blanche du jour naissant. Et il y a cette paresse, mon incapacité présente à travailler, à coucher mes mots et à chroniquer la culture anglaise… Alors _Les Plumes Asthmatiques_ en pâtissent et je m’en excuse, je suis un très mauvais correspondant. Pour me faire pardonner cette défaillance des dernières heures, je citerai en conclusion Barbara, mon maître à penser (on a fait plus gai, j’en conviens !) : _Pour ne plus, jamais plus, vous parler de la pluie, Plus jamais du ciel lourd, jamais des matins gris, Je suis sorti des brumes et je me suis enfui, Sous des ciels plus légers, pays de paradis,_ *Oh, que j’aurais voulu vous ramener, ce soir, Des mers en furie, des musiques barbares, Des chants heureux, des rires, qui résonnent bizarres, Et vous feraient le bruit d’un heureux tintamarre, Des coquillages blancs et des cailloux salés, Qui roulent sous les vagues, mille fois ramenés, Des rouges éclatants, des soleil éclatés, Dont le feu brûlerait d’éternels étés._ Mais j’ai tout essayé, J’ai fait semblant de croire, Et je reviens de loin, Et mon soleil est noir, Mais j’ai tout essayé, Et vous pouvez me croire, Je reviens fatigué, Et j’ai le désespoir. [[_Accueil]] [[_The British Chronicles (2011-2013)]]