# Madeline Miller à Londres (14 septembre 2012) Pris dans les tourbillons de la rentrée, je trouve quelques minutes pour me poser et vous raconter la venue de Madeline Miller, auteur de _The Song of Achilles_, dans la capitale d’Albion. Mardi 6 septembre 2012, je me suis rendu à la librairie Blackwell, voisine de la librairie Foyles dont je vous ai si souvent parlé, entre Tottenham Court Road Station et Leicester Square. Blackwell est spécialisée principalement dans les ouvrages universitaires. Sa maison mère se trouve à Oxford et a été fondée en 1879. C’était la première fois que je me rendais dans cette charmante librairie pour un « _event_ ». Après un rendez-vous chez le médecin, je suis passé par Foyles afin d’acheter _Cry to Heaven_, d’[Anne Rice (que j’avais rencontrée en ce même lieu, un an auparavant)](https://web.archive.org/web/20121119025547/http://lesplumesasthmatiques.net/fr/the-british-chronicles-xxi-la-reine-des-vampires-a-foyles/), et regarder s’ils n’avaient pas _The Firebrand_ de Marion Zimmer Bradley, ou des ouvrages de Thomas Burnett Swann – en vain. Vers 18 heures, j’ai traversé la rue et j’ai fouillé dans le rayon SF, plus réduit, de Blackwell pour patienter. À la demie, celle qui a gagné _The Orange Prize for Fiction 2012_ pour son premier roman a fait son entrée. Avant de continuer plus loin, je vous conseille de lire [ma chronique de son roman _The Song of Achilles_](https://web.archive.org/web/20121119025547/http://lesplumesasthmatiques.net/fr/the-song-of-achilles-madeline-miller/), qui est mon coup de cœur littéraire de cette année. Elle a commencé par la lecture de deux extraits, situés au début de l’histoire, quand les protagonistes, Achille et Patrocle, sont de jeunes enfants et viennent de faire connaissance. Le premier extrait est la discussion entre les deux protagonistes sur le meurtre que Patrocle a commis accidentellement et le fait qu’il ne lui était jamais venu à l’idée de mentir et nier être responsable de la mort de ce fils de noble qui avait osé l’attaquer. Dans ce court extrait, l’auteur montre avec finesse et simplicité les différences importantes entre les caractères de Patrocle et d’Achille. Le second extrait est la rencontre entre Patrocle et la mère d’Achille, Thétis, une déesse mineure, quoiqu’impressionnante, qui avertit le jeune narrateur de la destinée héroïque de sa progéniture et lui conseille de rester éloigner de son fils – ce qu’il ne fera évidemment pas. Après ces belles lectures – la voix calme de Madeline Miller fait ressentir pleinement les émotions contenues dans ces passages – plutôt que de faire un cours magistral sur son roman, l’auteur a préféré répondre aux questions de l’assistance (une trentaine de personnes). Évidemment, je l’ai, à plusieurs reprises, interrogée sur ce roman. Madeline Miller est diplômée (_MA_) de _Brown University_ (une des universités de la fameuse _Ivy League_) en lettres classiques, où ses recherches l’ont menée à travailler sur le personnage d’Achille. Elle avait donc toutes les sources antiques sur le personnage avant même de commencer la rédaction de _The Song of Achilles_, qui durera dix années. Lorsqu’un écrivain décide de réécrire l’histoire mythique d’un héros de la guerre de Troie (ou de n’importe quelle épopée gréco-latine), deux voies s’offrent à lui : la première est de réécrire l’histoire de manière réaliste et historique (les dieux grecs sont donc des concepts), comme a pu le faire David Gemmell avec _Troy_ ; la seconde est de présenter le monde antique tel qu’il était perçu par les hommes de l’époque (les dieux grecs interviennent donc dans la destinée des hommes, qui ne sont que des jouets entre leurs mains). Madeline Miller n’a pas hésité une seconde pour emprunter la seconde voie, qui lui semblait la plus intéressante. Questionnée sur le genre du livre, qui oscillait, selon moi, entre « _historical_ » et « _fantasy fiction_ », elle a répondu qu’elle avait créé dans son esprit une nouvelle catégorie : « _the mythological fiction_ ». Par ailleurs, il lui a semblé normal et plus intéressant de raconter l’histoire de Patrocle dans l’ordre chronologique, de sa jeunesse à sa mort, et de ne pas suivre le procédé de l’_in medias res_ utilisé par Homère, qui fait débuter son épopée alors que les Grecs sont déjà au pied des murs de Troie. Interrogée sur le rôle des femmes dans son roman, elle a avoué avoir été très sensible à la place qu’il fallait faire à Briseis (l’esclave offerte à Achille) dans son intrigue. Elle avait été marquée par les lamentations de cette dernière, lors de la mort de Patrocle, dans le chant XIX de l’_Iliade_, et avait deviné à ces quelques vers une relation profonde entre les deux personnages, bien plus que ne le laissait penser le récit d’Homère. Et s’il est vrai qu’avec le récit d’Homère Briseis est davantage liée à Achille, dans _The Song of Achilles_ elle devient l’amie intime de Patrocle – de même que fille de nobles chez Homère, elle devient fille de ce peuple qui habite les alentours de la citadelle troyenne. Profitant de l’occasion, Madeline Miller a indiqué que son prochain roman porterait certainement sur ces femmes puissantes et exotiques que l’on croise dans l’_Odyssée_ et qui l’ont toujours fascinée. Puis, il fut temps de parler des romans qui ont pu influencer l’auteur ou qui ont servi de modèles, conscients ou inconscients. Les réécritures du « cycle troyen » (l’_Iliade_, l’_Odyssée_ et l’_Enéide_) sont nombreuses mais trois ouvrages en particulier ont été cités : _Lavinia_, d’Ursula Le Guin, dont la narratrice n’est autre que l’épouse d’Enée lorsqu’il débarque dans le Latium et qui se voit attribué par Virgile un seul vers dans son épopée ; _The Penelopiad_, de Margaret Atwood, qui propose de conter la vraie histoire de Pénélope durant ces années d’attente et lors du retour de son mari, Ulysse ; _Kassandra_, de Crista Wolf, qui donne l’opportunité à Cassandre de raconter sa propre histoire. Ces trois ouvrages montrent la tendance contemporaine qui consiste à accorder une place centrale à l’intime et à délaisser l’épique ou la voix de l’Aède, tendance dans laquelle s’inscrit parfaitement Madeline Miller (qui est aussi metteur en scène et a donc préféré le ton intime des Tragiques grecs pour raconter son histoire) – j’aurai, cette année, l’occasion, je pense, de revenir sur cette question des réécritures sur _Les Plumes Asthmatiques_. La question de l’amour homosexuel a été aussi abordée. Là encore, connaissant ses sources antiques, le choix de faire de Patrocle et d’Achille des amants était tout à fait naturel pour Madeline Miller. Déjà, chez Platon, les deux figures étaient considérées comme formant un couple. Il faut toutefois différencier l’homosexualité telle qu’elle est perçue au moment de l’écriture de l’_Iliade_ et au Ve siècle avant J.-C., au moment où Platon écrit son _Banquet_. Si elle est parfaitement acceptée dans le cadre de la _paideia_ classique, avec les rôles de l’éraste et de l’éroumène (un initiateur et un initié), à l’époque de l’âge des héros, le couple de Patrocle et d’Achille dérange pour la simple raison qu’un homme doit en priorité assumer son rôle social de reproducteur, en se mariant. Qu’il couche avec un autre homme n’est pas pour autant mal vu à cette époque. Pour Madeline Miller, ce qui faisait jaser était cette exclusivité amoureuse entre les deux personnages. Le magnifique ouvrage de l’Immortelle Marguerite Yourcenar, _Les Mémoires d’Hadrien_, a été cité pour l’occasion, puisqu’il met en scène l’amour puissant et exclusif entre l’empereur Hadrien et le bel Antinoüs, qui deviendra un dieu à sa mort (apothéose), sur décision d’Hadrien. Je vous recommande chaudement ce sublime roman, au style pur et aux réflexions profondes sur le sens de la vie. Enfin, une dame a souhaité savoir quel était l’état des études classiques aux Etats-Unis et comment avaient réagi ses élèves face à _The Song of Achilles_. Madeline Miller était très heureuse de dire que les études classiques se portaient bien à son Alma Mater, où de nombreux étudiants suivent une « _major_ » sérieuse (économie, mathématiques, etc.) et, en parallèle, une « _major_ » du cœur, qui est le grec ou le latin, car ils sont passionnés par l’Antiquité et veulent se faire plaisir dans leurs études. _Brown University_ a donc décidé récemment de faciliter ce genre de démarches afin que le département de lettres classiques fleurisse à nouveau. Quant à ses élèves du secondaire, à qui elle enseigne le latin, dans la nuit où il a été annoncé qu’elle avait reçu le _Orange Prize for Fiction_, elle a reçu pas moins de 200 courriels de félicitations de leur part. Ce qui l’a beaucoup émue, inutile de le préciser. Puis, ce fut l’heure des dédicaces et avant de m’éclipser discrètement, je suis allé faire mon fan absolu et déclarer à l’auteur mon admiration inconditionnelle pour son premier roman. Elle m’a dit qu’aucune maison d’édition française n’avait acheté le livre, ce qui fait de la France un des rares pays d’Europe à ne pas avoir acheté les droits de ce best-seller ! J’espère que les Editions Mnémos, l’Atalante ou Bragelonne feront des propositions, avant que les grands éditeurs généralistes ne mettent la main sur l’ouvrage ! Dans tous les cas, vivement que _The Song of Achilles_ soit traduit afin que le public francophone, qui ne lit pas l’anglais, puisse se réjouir autant que moi à la lecture de ce très beau roman. Nicopompus [[_Accueil]] [[_The British Chronicles (2011-2013)]]