# Penser l'exil avec Marguerite Yourcenar (22 février 2013)
Jusqu’à très rĂ©cemment, je me suis demandĂ© s’il Ă©tait possible Ă la fois de conserver ma langue maternelle intacte — voire d’en approfondir la maĂ®trise — et d’affiner mon anglais et sa prononciation jusqu’à faire oublier aux anglophones que je venais de France, et pourquoi pas un jour m’exprimer dans un anglais clair, prĂ©cis et Ă©lĂ©gant. Pensant l’existence Ă travers des modèles, je cherchais dĂ©sespĂ©rĂ©ment autour de moi un saint littĂ©raire Ă qui me vouer. La grâce est venue Ă NoĂ«l et j’ai reçu l’aide inattendue de Marguerite Yourcenar.Â
Que vient faire la première dame à être entrée à l’Académie Français dans cette histoire ?
## **Les lois du hasard**
Comme tout Londonien qui se respecte, j’ai passé les fêtes de fin d’année en famille, loin de Londres. Mon temps passé en France, entrecoupé d’intermèdes familiaux et gastronomiques, a été malheureusement studieux, mais travailler dans un cadre différent a rendu mon Noël plus plaisant que je ne l’avais espéré.
Je me suis replongé avec délice dans Mervyn Peake, auteur britannique que j’estime au plus haut point. Comme je devais ramener des livres avec moi, je suis allé faire un tour dans la bibliothèque familiale, qui contient la majorité de ma _library_ personnelle. Dans des cartons, j’ai exhumé tous ces livres qui m’avaient enchanté lors de mon adolescence ou de mes années d’études à Paris. Je me souvenais de certains et j’en avais oublié d’autres. Parmi ces derniers, j’ai retrouvé les livres sur l’écriture de la SFFF par l’écrivain américain Orson Scott Card, mon édition de poche de _Mes secrets d’écrivain_ d’Elisabeth George, les sommes critiques de Jacques Goimard, qui nous a quittés il y a quelques mois, et un livre dont j’avais totalement oublié l’existence et l’achat : la biographie de Marguerite Yourcenar par Josyane Savigneau (_Marguerite Yourcenar, l’invention d’une vie_).
Je n’ai pas pu résister bien longtemps et, au lieu de m’astreindre aux lectures que je m’étais fixées durant ce court séjour français, je me suis plongé dans la vie de Marguerite Yourcenar avec intérêt et émerveillement. Et, surprise ! j’ai (re)trouvé ce saint littéraire à qui me vouer.
## **Le secours de Marguerite Yourcenar**
Peu de gens savent que Marguerite Yourcenar, un des plus grands auteurs de langue française du XXe siècle, a passé la majorité de sa vie hors de France. En 1939, elle prévoit une parenthèse hivernale aux États-Unis, chez sa petite-amie, Grace Frick, qu’elle avait rencontrée quelques mois plus tôt à Londres, quand cette dernière faisait son tour d’Europe. C’est dans sa tête un séjour temporaire… Malheureusement, la guerre éclate et elle est contrainte d’y demeurer pour une durée indéterminée, au grand bonheur de celle avec qui elle passera au final la majorité de sa vie et qui sera aussi sa traductrice. Durant ces « années noires », comme les nomme sa biographe, Marguerite Yourcenar fait l’expérience de la pauvreté, elle qui était issue d’une famille aisée et n’avait connu jusqu’alors que les plaisirs doux du voyage et de la liberté. Elle vit un déchirement profond : sa patrie est loin et en guerre, le futur très incertain, sa carrière littéraire en sommeil. Celle qui deviendra la première Immortelle vit mal cet exil qu’elle n’a qu’à peine choisi. « En ce début des années quarante, (…) son activité intellectuelle lui semble entravée, contrainte au ressassement. (…) cette femme qui avait traversé les années trente avec une hauteur que beaucoup lui enviaient, se trouvait soudain prise dans le plus redoutable des engrenages, celui qui, de douceurs acceptées en désertions consenties, conduit à la banalité » (p.236). Elle a du mal à s’adapter à la culture consumériste des USA. Son couple est bilingue et elle parle quotidiennement anglais — sa langue est élégante, dit-on, mais son accent incompréhensible. Ce n’est qu’après la guerre et, très certainement, la fin d’une dépression qu’elle s’habitue à la vie américaine. Elle reprend du poil de la bête et se lance dans le projet qui la hissera tout en haut du panthéon littéraire français : _Les Mémoires d’Hadrien_, qu’elle commence à rédiger alors qu’elle enseigne dans un _college_, loin de Grace Frick.
## **Marguerite Yourcenar, sainte patronne des littéraires exilés**
Elle n’est évidemment pas la seule à avoir eu une carrière littéraire en Métropole tout en vivant hors de France. Je pense, entre autres, à Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008, qui a passé quelques années en Amérique centrale. Toutefois, à mes yeux, Marguerite Yourcenar représente l’écrivain exigeante qui, par sa rigueur et sa seule volonté, a préservé la pureté de sa langue. La description des interrogations de cette grande dame, lors de ces « années noires », par Josyane Savigneau m’a marqué car elle formule clairement les miennes :
« Ne va-t-elle pas se retrouver “coincée” dans une vie professionnelle qu’elle avait mis toute son énergie à fuir, de peur de ne plus avoir le temps et la disponibilité indispensables pour écrire ? Ne va-t-elle pas, elle qui a le culte de la langue française et de la civilisation européenne, être happée par une autre langue et une autre culture ? Ne pas résister à ce danger serait, pense-t-elle, la mort littéraire assurée. Malgré son accablement, elle décide de lutter et prend, avec elle-même, l’engagement de ne jamais se laisser contaminer par l’anglais » (p.237).
La biographe nuance toutefois : « Si dans sa conversation et sa correspondance la langue de Marguerite Yourcenar avait subi une inévitable contamination (“abortion” [pour avortement] ; excitement [pour excitation]; stage [pour stade], et autres components [pour composants]), dans ses livres, elle avait su s’en garder ». En effet, pour _Souvenirs Pieux_, Etiemble lui dit : « Dans tout [le livre], je n’ai relevé qu’un anglicisme, “exemplifier”. Quelle maîtrise de soi cela témoigne ». Marguerite Yourcenar, de ce point de vue, impose le respect.
Cependant, malgré une attitude affectée, feignant de dédaigner la culture de son pays d’adoption, elle passera toute sa vie aux Etats-Unis, parlant anglais dans son couple comme dans sa vie de tous les jours. Elle devient même citoyenne américaine dans les années 1940 et perd sa nationalité française pour avoir oublié de faire une démarche administrative auprès au consulat de France (ce qui posera plus tard un problème pour son élection à l’Académie Française).
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Le cas Yourcenar est passionnant à plus d’un titre et je ne cesse de m’interroger sur son vécu et ses expériences au quotidien. Sa maîtrise de soi est exemplaire et il est évident que peu de personnes en sont capables. Je vois à quel point il coûte au cerveau de discriminer les deux langues : soit il est trop flemmard pour être précis et correct, soit il ne s’aperçoit même pas de l’anglicisme qu’il commet. Cependant, tout cela n’est pas très grave : il faut accepter de faire ces petites fautes à l’oral et se méfier de ses aspirations vers l’idéal.
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