# Quand Paul rencontre Umberto (25 novembre 2011)
Samedi 19 novembre 2011, les yeux grand ouverts, j’ai assisté à une vaste blague. Un événement littéraire des plus hallucinants, une soirée des plus « barrées », comme on dit par chez moi, une conversation remarquablement loufoque.
Samedi dernier, au Kensington Town Hall (High Street Kensington), à 19h00, je suis allé écouter Umberto Eco parler de « _Conspiracy, Paranoia and the Novel_ » (Conspiration, Paranoïa et le Roman). La discussion était animée (dans tous les sens du terme) par [Paul Holdengräber](https://web.archive.org/web/20111229104257/http://www.paulholdengraber.com/), qui, comme son nom et son accent l’indiquent, est américain (oui, oui, parfaitement) et est responsable des événements de la New-York Public Library.
L’entrée « standard » s’élevait à la modique somme de £30… Une paille, me direz-vous. Heureusement, j’ai eu la chance d’avoir une entrée gratuite grâce à mes nombreuses relations londoniennes (vous savez, celles qui aiment particulièrement le rose – [suivez mon regard](https://web.archive.org/web/20111229104257/http://portrait-of-a-woman.blogspot.com/)). Cet événement était organisé par _[Intelligence2](https://web.archive.org/web/20111229104257/http://www.intelligencesquared.com/)_(prononcez : _intelligence squared_), une société d’événementiel spécialisée dans les débats et les rencontres « intellectuelles ». D’ailleurs, début décembre, cette même agence invitera BHL pour parler politique (_how original !)_. Comme il s’agit de BHL (Bernard-Henri Lévy, pour les intimes), l’entrée n’est qu’à £25. Nul doute que la salle sera remplie au vu des mines réjouies et des signes d’approbations laudatifs lorsque cet événement à venir fut annoncé par la ravissante « _Live event manager_ ». Il n’y a nulle ironie dans la phrase précédente : il semblerait que BHL soit (presque) aussi adulé que Cantonna outre-Manche. Quand on dit que les Anglais ont un grain, ce n’est visiblement pas seulement parce qu’ils roulent à gauche. Notez que la ravissante _live event manager,_ Hannah Kaye, a fait ses études à Oxford (et son élocution était digne de cette grande université) et a étudié les lettres classiques. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup. Qu’on se le dise.
Umbi (car maintenant nous sommes les meilleurs amis du monde) devait parler, « entre autres », des sujets suivants : *Ecrire une fiction sur le réel, *Explorer la persistance des conspirations, *Adapter « Le Nom de la Rose » pour la génération internet, *Saisir l’infinité des listes, *Explorer le futur des livres, *Se perdre dans une bibliothèque de 50 000 ouvrages ; la discussion devant faire une part belle au _Cimetière de Prague_, le dernier roman d’U. Eco. Ce roman est une pseudo-reconstruction historique de l’Europe du XIXe siècle, flirtant avec les faux des services secrets, les intrigues jésuites, les meurtres et les conspirations. L’histoire englobe en une même intrigue l’unification italienne, le Paris de la Commune, l’Affaire Dreyfus et les _Protocoles des Sages de Sion_. L’ouvrage a eu la chance d’être critiqué par la voix du Vatican dans la presse italienne, l’_Osservatore Romano,_ et le Grand Rabbin de Rome.
Eco a beaucoup parlé des conspirations dans l’histoire, ainsi que des faux. Je ne me souviens pas l’avoir entendu parler du _Nom de la Rose_ pour les Nuls (pardon, pour la génération internet). Il a peut-être fait référence aux ebooks, mais j’étais trop occupé à ricaner dans mon coin pour parfois prêter attention au détail de la conversation.

Paul & Umbi
En effet, Eco et Holdengräber se connaissent… Et durant l’heure et demie qu’a duré cette rencontre, le public a eu l’immense plaisir d’assister à un mini-sketch. Entre un Holdengräber pince-sans-rire et un Eco distrait (« C’est à moi que vous posez la question ? »), l’assistance n’a pas boudé son plaisir… Même _Intelligence2_ a voulu rentrer dans le jeu : après cinq minutes de discussion sur la notion de « secret », la ravissante Hannah Kaye se lève et tend un message au très sérieux Paul l’américain-à -l’accent-franco-allemand. Celui-ci, surpris, lit le papier à voix haute : « Votre étymologie concernant « Secretum » est fausse ». Hilarité dans la salle.
Cinq minutes après, un autre organisateur, montant cette fois sur la scène, remet une note à chacun des membre du duo « Paul & Umbi »… Ce dernier partage le contenu du texte avec une audience médusée. Le message, en effet, dit : « Arrêtez de vous regarder quand vous parlez. Adressez-vous à l’auditoire pour qu’il vous entende mieux. » Aussitôt le message lu, Paul & Umbi, dignes successeurs de Laurel et Hardy, se redressent et font face au public. Ils se parlent mais ne se regardent pas. Si l’un s’oublie, son comparse le rappelle aussitôt à l’ordre : « Ne me regardez pas, malheureux. Ça nous est interdit ! ». Les gens dans la salle n’en croient ni leurs yeux, ni leurs oreilles.
Pour revenir brièvement sur le contenu, Eco a longuement parlé de la différence entre conspiration-intrigue et conspiration universelle. La première finit toujours par être découverte, soit qu’elle ait échoué, soit qu’elle ait fonctionné. Il y a toute sorte de conspirations et il est dans la nature humaine d’intriguer tous les jours : telle entreprise projette de racheter un groupe, telle agence prépare un projet qui doit être tenu secret jusqu’à la dernière minute, etc. La conspiration universelle se distingue du reste par le simple fait qu’elle n’est jamais découverte et qu’elle dure durant des siècles, prenant différentes formes, se présentant sous différents visages. La conspiration universelle est très utile quand une nation souhaite se créer un ennemi : les templiers, les francs-maçons, les juifs, etc. ont été utilisés par les gouvernements pour rassembler les peuples et canaliser les passions.
_Le Cimetière de Prague_ ne présente qu’un seul personnage inventé : Simon Simonini, le plus méchant des méchants, immoral à souhait. Parler de Simonini a permis à Eco de discuter plus longuement du rapport qu’entretiennent ses fictions au réel et à l’Histoire. A ses yeux, la réalité offre beaucoup plus de cas extraordinaires qu’un auteur ne peut rêver inventer. « La réalité est cent fois mieux que la fiction. Qui aurait pu imaginer Berlusconi ? », dit-il. Et le show de continuer !
Je ne détaillerai pas plus cette discussion plaisante – mais assez brouillonne, _à l’italienne_. Vous pouvez visionner cet événement [ici](https://web.archive.org/web/20111229104257/http://www.intelligencesquared.com/events/umberto-eco) (la vidéo devrait être disponible dans les jours ou les semaines à venir). Vous aurez l’occasion d’entendre Umbi parler de son immense bibliothèque, de ses lectures et de ses non-lectures (vous savez ces livres qui attendent vingt ans que vous les lisiez), de son expérience d’écrivain, de son désir d’écrire des romans difficiles d’accès (oui, car ça se vend mieux, contrairement à ce que l’on pense au premier abord !) et, évidemment, de sa passion de toujours : les taxis (on y apprend tout plein de choses dans ses objets mouvants, surtout en parlant avec leur chauffeur !).
Après une telle soirée, halluciné par Intelligence2, je serais presque tenté d’aller assister à la [conférence de BHL](https://web.archive.org/web/20111229104257/http://www.intelligencesquared.com/events/bernard-henri-levy) (allez lire sa biographie, c’est un chef-d’oeuvre d’humour!), car c’est quand même le mec le plus marrant du monde, c’est peut-être la raison pour laquelle les Anglais l’adorent… Allez savoir !
Nicopompus
_In a training session_
PS : Si vous êtes curieux de Paul Holdengräber, lisez cet [excellent article](https://web.archive.org/web/20111229104257/http://frenchmorning.com/ny/2008/05/27/paul-holdengraber-confesseur-decrivains/) sur son parcours professionnel et intellectuel.
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