# Thomas Schütte à la Serpentine Gallery (16 novembre 2012)
Cette semaine, j’ai fait la découverte et de Thomas Schütte (1954-…) et de la Serpentine Gallery. Récit.
Dans la vie de tout citadin qui se respecte, il y a ces moments, trop rares, où soudainement nous avons honte de vivre dans une grande ville et de ne pas avoir découvert plus tôt un endroit si précieux. Évidemment, la honte fait monter un rouge plus pourpre aux joues quand le « nous » est le chroniqueur attitré « ès Londoneries » des Plumes Asthmatiques, et que Les Plumes Asthmatiques, quoi que l’on en dise ou puisse en penser, est un site culturel.
Bref, parfois, le lecteur est en droit de se demander ce qu’a bien pu raconter Nicopompus durant [les 56 chroniques précédentes](https://web.archive.org/web/20121120020836/http://lesplumesasthmatiques.net/fr/sommaire/la-plume-bavarde/the-british-chronicles/) sans parler une seule fois de cette petite merveille qu’est [la Serpentine Gallery](https://web.archive.org/web/20121120020836/http://www.serpentinegallery.org/index.html) (prononcez à l’anglaise, comme il se doit). Pour ma défense, je suis un ignare dès que l’on s’approche du domaine de l’art, et surtout de l’art contemporain… Mais, comme tout aspirant parvenu, je m’efforce de me soigner et d’acquérir quelques vagues connaissances à ce sujet !
Je vous avais parlé, [il y a quelques mois, du Victoria & Albert Museum](https://web.archive.org/web/20121120020836/http://lesplumesasthmatiques.net/fr/le-victoria-and-albert-museum/ "The British Chronicle (XXXVIII) : Le Victoria and Albert Museum") (que l’on abrège en V&A quand on veut se la jouer « local ») et de ce qui est appelé communément (comprendre : par moi seul, et Wikipédia) l’[Albertopolis](https://web.archive.org/web/20121120020836/http://en.wikipedia.org/wiki/Albertopolis), ce quartier pris entre la station de métro South Kensington et Hyde Park, et contenant de très nombreux musées et universités. La Serpentine Gallery, c’est donc un peu la banlieue de l’Albertopolis, avec son patois de la téci (comparé au beau parler des institutions vénérables _intra muros_).
La Serpentine Gallery se situe non loin du Albert Memorial, dans Hyde Park, un peu au nord, dans le prolongement d’Exhibition Road (où le Science Museum, le V&A et l’Imperial College ont leur entrée).
Entourée de magnifiques jardins et d’arbres vénérables, la Gallery offre quatre salles d’exposition au visiteur et une entrée gratuite, quelle que soit son âge, son origine ou son ignorance en matière d’art. Spécialisée dans l’art moderne et contemporain, elle accueille pas moins de 800 000 visiteurs par an. Elle a eu comme « _patron_ » la Princesse de Galles, Diana. En 2011, 85% de ses revenus étaient issus de donations du public, de mécènes privés et _corporate_, de fondations et de legs.
Jusqu’à ce week-end, 18 novembre 2012, ce très beau lieu accueille l’artiste allemand Thomas Schütte pour l’exposition : _Thomas Schütte, Faces and Figures_ (25 septembre – 18 novembre 2012).
Comme son nom l’indique, l’exposition, mêlant œuvres célèbres et nouvelles réalisations (dont certaines spécialement pour la Serpentine), est principalement axée autour des portraits (peintures, sculptures et photographies) qu’il a réalisés tout au long de sa carrière.
Tout commence, à l’extérieur, par deux monumentales statues en bronze, dos à dos, issues de sa série _United Enemies_, qui émergent du sol, tels ces guerriers monstrueux nés d’une dent de dragon, jaillissant de la terre et combattus par Jason. Les références à la statuaire classique (le piédestal des deux réalisations devenant un trépied) et à ses motifs interpellent le visiteur : car, devant ses yeux, ce ne sont pas de fiers guerriers mais des ennemis prisonniers l’un de l’autre et obligés d’aller dans la même direction (comme ces courses où un parent et un enfant sont attachés à la cheville et doivent démontrer l’harmonie et la cohésion qui les habitent). C’est donc à l’histoire du XXe siècle que nous renvoie Thomas Schütte, à ces nombreuses guerres qui ont détruit l’Europe et le reste du monde, à ces nations ennemies tantôt, et obligées de vivre ensemble ensuite. Dans un contexte plus contemporain, ces sculptures représentent, à mes yeux, la vision qu’ont certains Britanniques (la majorité ?) de l’Union Européenne.
Après avoir admiré les nombreuses coccinelles qui ont élu domicile sur ces _Ennemis Unis_, le visiteur est invité à pénétrer dans la galerie. La première pièce est rectangulaire et s’ouvre sur trois autres salles, dont celle du milieu est la plus impressionnante et donne tout son cachet à ce beau lieu.
Quelle sculpture excitante pour les yeux et l’esprit ! Le visiteur est donc accueilli par le _Mémorial de l’artiste inconnu_ – et c’était, pour moi, littéralement vrai. J’ignorais avant de me promener dans les environs tout de Thomas Schütte. J’ai passé cette sculpture pour découvrir les autres salles avant de revenir réfléchir sur ce barbu aux mains levées vers le ciel (implore-t-il les Muses du succès de lui venir en aide ?). Les références à la fameuse tombe du Soldat Inconnu, là encore, sont évidentes, de même que le travail sur la notion de piédestal.
Mais le plus intéressant, à mes yeux, attend l’innocent visiteur dans la salle suivante (dont vous voyez les deux entrées ci-dessus sur la photo). Magnifique réflexion artistique sur le drapé, sur les proportions des statues et, d’un point de vue muséographique, sur le dialogue entre deux œuvres initialement sans lien, la pièce centrale est à plus d’un titre la clef de voûte de la Gallery et de l’exposition.
_Le Père État_, statue géante en acier rouillé, est une claque. Entouré par une série de photographies de têtes grotesques, les _Innocenti_, dont certaines m’ont fait penser à l’art minoen par leurs gros yeux ronds, et qui jamais ne regardent le _Vater Staat_qu’elles entourent, notre bon père est une tête disproportionnée placée sur un cintre recouvert d’une robe de chambre. Ses traits sont sérieux et concentrés sur un futur qui lui fait face et que lui seul semble connaître, car, pour le visiteur, _Father State_regarde… un mur blanc (aucun « Innocent » n’étant placé sur cette partie de l’espace).
La statue pose à elle seule de nombreuses interrogations : aux yeux de l’artiste, l’État ne serait-il qu’une tête, en disproportion avec un corps fantôme et inexistant, qu’il cacherait d’un drapé famélique ? Cela veut-il dire qu’il est déconnecté de la nation qu’il gouverne, nation qui normalement devrait être son corps ? Ou, est-ce que l’Etat, à notre époque mondialisée, n’est plus qu’une idée sans présence physique et sans chair ?
L’installation, par ailleurs, invite elle aussi à la réflexion : l’État est-il concentré sur sa mission ou se contente-t-il d’ignorer au mieux la foule qui l’entoure, telle une assemblée de juges ?
En réaction aux regards de ces innocents, qui jamais ne se posent sur le Bon Père (ou faut-il l’appeler « Petit Père des peuples » ?), le visiteur poursuit son cheminement : faut-il ne jamais regarder les agissements de l’Etat pour demeurer innocent ? Est-ce que l’absence de connaissances rend toute personne grotesque ? Ou est-ce que le fait de littéralement « ne pas nuire » (_in-nocens_, en latin) vous rend difforme aux yeux d’un État qui a lu son Machiavel ?
Sonné par tant de questions, le visiteur se rend dans les deux salles annexes qui entourent la pièce centrale de l’édifice. L’une propose des têtes, exposées en hauteur et qui font face aux belles fenêtres donnant sur Hyde Park et l’autre donne à voir deux séries de portraits peints : la série _Mirror Drawings_ et de très belles esquisses.
Les dates indiquées sur certains portraits montrent le travail intense que réalise Thomas Schütte au quotidien.
Au-delà d’une réflexion intellectuelle soutenue, c’est surtout, au détour d’une esquisse, l’émotion qui se saisit du visiteur qui mérite d’être soulignée…
Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer un dernier exemple de son œuvre à la Serpentine (puisqu’il y a peu de chance que vous puissiez visiter l’exposition à temps !) :
En conclusion, _Thomas Schütte: Faces & Figures_ est une très belle réussite et démontre le dynasmisme de la Serpentine Gallery, placée non loin de l’endroit où je travaille – ce qui me fait regretter davantage de ne pas l’avoir découverte plus tôt ([me faisant, par la même occasion, rater l’œuvre ci-dessous !](https://web.archive.org/web/20121120020836/http://www.serpentinegallery.org/2012/02/serpentine_gallery_pavilion_2012.html)).
La Serpentine Gallery rouvrira ses portes le 5 décembre pour présenter (jusqu’au 20 janvier 2013) le travail de l’artiste réalisateur et poète lithuanien Jonas Mekas (1922 – …), figure importante de l’avant-garde moderne et du cinéma indépendant.
Nicopompus
[[_Accueil]]
[[_The British Chronicles (2011-2013)]]